Vidal démission!

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22 février 2021

Une offensive de grande ampleur a été relancée par la ministre de l’enseignement supérieur, sur le thème de « la lutte contre l’islamo gauchisme » qui « gangrènerait » l’université.

Devant la vague de protestations et de dénonciations venant des universitaires, mais qui s’élargit de jour en jour, la ministre a poursuivi ses attaques, avec le renfort de Blanquer, qui avait lancé ce même type d’attaques en octobre et celui de Darmanin qui brandit le texte de loi sur le séparatisme, qui vient d’être voté au Parlement par tous les députés macroniens.

Parmi les initiatives prises, il y a la pétition exigeant la démission de Vidal.

Ce texte qui a été publié avec 600 signatures, dénonce le contenu de cette offensive réactionnaire, la « chasse aux sorcières » et la mise au pas politique et idéologique qu’elle  annonce. Il rappelle à juste titre l’inaction totale de la ministre devant la situation dramatique des étudiants frappés de plein fouet par la crise sanitaire et revient sur la Loi de Programmation de la Recherche que Vidal a défendue avec acharnement, alors qu’elle a été largement contestée par le milieu universitaire.

Nous partageons l’exigence de démission de cette ministre et appelons à la relayer.

Nous publions le texte de la pétition ci-dessous et ajoutons l’article paru dans La Forge de novembre, sur cette notion dangereuse qui veut s’imposer dans le débat, à savoir l’islamo-gauchisme. Nous reviendrons bien évidemment sur cette offensive réactionnaire dans notre prochain journal.

Pétition : Vidal démission !

Tribune publiée par le Monde

Le mardi 16 février, à l’Assemblée nationale, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Frédérique Vidal confirmait ce qu’elle avait annoncé deux jours plus tôt sur la chaîne Cnews : le lancement d’une « enquête » sur l’ « islamogauchisme » et le postcolonialisme à l’université, enquête qu’elle déclarait vouloir confier au CNRS à travers l’Alliance Athéna. Les raisons invoquées : protéger « des » universitaires se disant « empêchés par d’autres de mener leurs recherches », séparer « ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme et de l’opinion » ainsi que … « l’apparition au Capitole d’un drapeau confédéré ».

Si le propos manque de cohérence, l’intention est dévastatrice : il s’agit de diffamer une profession et, au-delà, toute une communauté, à laquelle, en tant qu’universitaire, Frédérique Vidal appartient pourtant et qu’il lui appartient, en tant que ministre, de protéger. L’attaque ne se limite d’ailleurs pas à disqualifier puisqu’elle fait planer la menace d’une répression intellectuelle, et, comme dans la Hongrie d’Orban, le Brésil de Bolsonaro ou la Pologne de Duda, les études postcoloniales et décoloniales, les travaux portant sur les discriminations raciales, les études de genre et l’intersectionnalité sont précisément ciblés.

Chercheur·es au CNRS, enseignant·eschercheur·es titulaires ou précaires, personnels d’appui et de soutien à la recherche (ITA, BIATSS), docteur·es et doctorant·es des universités, nous ne pouvons que déplorer l’indigence de Frédérique Vidal, ânonnant le répertoire de l’extrêmedroite sur un « islamo-gauchisme » imaginaire, déjà invoqué en octobre 2020 par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Mais, plus encore, nous nous insurgeons contre l’indignité de ce qu’il faut bien qualifier de chasse aux sorcières. La violence du projet redouble la lâcheté d’une ministre restée silencieuse sur la détresse des étudiant·es pendant la pandémie comme elle avait été sourde à nos interpellations sur une LPR massivement rejetée par tout·es celles et ceux qui font la recherche, y contribuent à un titre ou un autre.

La crise économique et sociale la plus grave depuis 1945 assombrit l’avenir des jeunes adultes, l’anxiété face à la pandémie fissure la solidarité entre les générations, la pauvreté étudiante éclate aux yeux de tous·tes comme une question sociale majeure, les universités – lieux de vie et de savoirs – sont fermées. Mais pour Frédérique Vidal, le problème urgent de l’enseignement supérieur et de la recherche, celui qui nécessite de diligenter une « enquête » et d’inquiéter les chercheur·es, c’est la « gangrène » de l’ « islamo-gauchisme » et du postcolonialisme.

Amalgamant un slogan politique douteux et un champ de recherche internationalement reconnu, elle regrette l’impossibilité de « débats contradictoires ». Pourtant, et nous espérons que la ministre le sait, nos universités et nos laboratoires déploient de multiples instances collectives de production et de validation de la connaissance : c’est bien dans l’espace international du débat entre pair·es que la science s’élabore, dans les revues scientifiques, dans les colloques et les séminaires ouverts à tous·tes. Et ce sont les échos de ces débats publics qui résonnent dans nos amphithéâtres, comme dans les laboratoires.

Contrairement à ce qu’affirme Frédérique Vidal, les universitaires, les chercheur·es et les personnels d’appui et de soutien à la recherche n’empêchent pas leurs pair.es de faire leurs recherches. Ce qui entrave notre travail, c’est l’insincérité de la LPR, c’est le sous-financement chronique de nos universités, le manque de recrutements pérennes, la pauvreté endémique de nos laboratoires, le mépris des gouvernements successifs pour nos activités d’enseignement, de recherche et d’appui et de soutien à la recherche, leur déconsidération pour des étudiant·es ; c’est l’irresponsabilité de notre ministre. Les conséquences de cet abandon devraient lui faire honte : signe parmi d’autres, mais particulièrement blessant, en janvier dernier, l’Institut Pasteur a dû abandonner son principal projet de vaccin.

Notre ministre se saisit du thème complotiste « islamo-gauchisme » et nous désigne coupables de pourrir l’université. Elle veut diligenter une enquête, menace de nous diviser et de nous punir, veut faire régner le soupçon et la peur, et bafouer nos libertés académiques. Nous estimons une telle ministre indigne de nous représenter et nous demandons, avec force, sa démission.

La Forge 622, de novembre 2020

« L’islamo-gauchisme » : une notion dangereuse

« Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages, il fait des ravages à l’université. Il fait des ravages quand l’UNEF cède à ce type de choses, il fait des ravages quand dans les rangs de la France insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là et s’affichent comme tels. Ces gens-là favorisent une idéologie qui, ensuite, de loin en loin, mène au pire. Regardez, dans cette affaire, ce n’est pas un assassin seul, c’est un assassin qui est conditionné par d’autres gens, en quelque sorte des auteurs intellectuels de cet assassinat. » On l’a compris, pour Blanquer, les auteurs intellectuels ne sont pas seulement les commanditaires d’attentats, en Syrie ou ailleurs, mais ils sont incrustés dans les universités, où ils favoriseraient ce type d’idéologie, en développant par exemple des travaux de recherche sur les mouvements djihadistes, ou sur les raisons pour lesquelles des jeunes s’engagent dans ces groupes, que ce soit au Mali ou ici. Pour Blanquer, comme l’avait déjà dit Valls, alors premier ministre, en mars 2016, « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Les propos particulièrement violents que nous avons cités au début, sont ceux de l’actuel ministre de l’éducation, tenus sur Europe 1 et au Sénat. Cela lui a notamment valu une mise au point de la Conférence des présidents d’université qui, dans des termes mesurés, font part de leur émotion et de leur désaccord avec les accusations portées contre les universités. L’amendement à la loi de programmation de la recherche qui vient d’être soumis au Sénat par une députée LR, selon lequel « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République », notamment la laïcité, a été dénoncé par beaucoup d’universitaires, comme une tentative sournoise de mise sous contrôle de l’université, à travers la notion vague des « valeurs de la République ».

L’allusion à des « gens » de la FI pointe, entre autres, la députée Danièle Obono, que le journal d’extrême droite, Valeurs actuelles, a, en août dernier, odieusement dépeinte, comme une esclave aux mains de Noirs, dans une « fiction » raciste. Elle vise évidemment J.-L.  Mélenchon, qui se voit systématiquement reprocher sa participation à la manifestation de novembre 2019 contre l’islamophobie. Et d’autres militants de la FI, sûrement dûment répertoriés par les services de renseignement, comme doivent l’être beaucoup de militants antiracistes.

Il ne s’agit évidemment pas d’un dérapage : Blanquer n’a pas l’intention de s’excuser de ses propos, bien au contraire, il est parti « en guerre ». D’autres portent des accusations encore plus explicites, comme celles lancées contre une journaliste engagée (Rokhaya Diallo) qui a critiqué la publication des caricatures par Charlie Hebdo, en l’accusant d’avoir « armé le bras des tueurs », sans que cela ne provoque de réactions de la part des journalistes animant le « débat ».

Ce qui est grave et symptomatique, c’est que ces attaques provoquent des divisions au sein même d’organisations qui se disent de gauche, entre ceux qui dénoncent ces attaques ignobles et ceux qui demandent des « éclaircissements » de la part de celles et ceux de leur parti, de leur organisation, qui dénoncent l’islamophobie.

Mais l’accusation va plus loin que celle d’être complaisant vis-à-vis de l’islamisme radical, de favoriser le « communautarisme » qui se conjugue aujourd’hui avec le « séparatisme », selon la terminologie macronienne. C’est l’accusation de vouloir « détruire la République », qui dans l’esprit de ceux qui sont à la manœuvre, est notamment attribuée à ceux qui dénoncent les violences policières dans les quartiers, les comportements racistes de policiers. C’est entre autres pour cela qu’est « accolé » le terme de « gauchiste ».

Tout cela se déroule dans le contexte du renforcement de l’Etat policier et la militarisation de l’espace public, permis par l’état d’urgence sanitaire et le renforcement du plan « vigipirate », et des restrictions mises à l’organisation, l’expression de la contestation sociale, les attaques du gouvernement, de la droite et de l’extrême droite qui sont dans la surenchère permanente. Il y a danger et pas seulement à l’université.